Soutien critique au réel Tokyoïte : notes sur Paranoia Agent (2004)
N’allons pas par quatre chemins : j’ai découvert l’anime Paranoia Agent récemment et c’est un immense récit métaphysique.
“Métaphysique” dans le sens premier du terme, c’est-à-dire le champ philosophique qui discute de la nature du réel. La croyance première de Satoshi Kon, selon le peu que j’ai vu de sa filmographien1 et ce que je sais de lui, c’est que la réalité est perçue différemment selon les individus, que ce qui est ne nous est accessible que via le filtre de notre subjectivité. Par le récit conjoint d’au moins une bonne douzaine de personnages différents, l’anime fait dialoguer tout un ensemble de subjectivités. Le réel n’est que l’intersection des différentes perceptions individuelles.
Maromi et le Shonen Bat existent-ils concrètement où sont-ils de simples figures imaginaires ? Peu importe car, pour Kon, ce qui entre dans un imaginaire commun, dans une culture, devient aussi réel que ce que captent nos cinq sens - voire davantage. Les récits font figure de loi, et la boussole morale indique une direction différente en fonction de qui est au centre ; “chacun à ses raisons” dirait Renoir. L’histoire de trois suicidaires est présentée sous un angle comique tandis que des querelles enfantines passent pour des récits horrifiques.
Le seul moyen de vaincre Shonen Bat est de comprendre sa réalité, c’est l’exercice que doivent effectuer les flics. Le monde, regrette l’inspecteur Ikari, n’est pas aussi simple qu’il le croyait avec des flics (gentils) qui poursuivent des voleurs (méchants). Ce réel a beau être plus confortable, il n’en est pas moins factice et dangereux pour lui comme son entourage.
Car la simplification du réel est l’arme des autoritaires. Nous sommes les bons, ils sont les méchants ; notre vision du réel est supérieure à la leur et permette que l’on use de violence contre eux. C’est aussi simple que cela.
Le réel existe cependant, et il faut l’accepter et vivre avec, ne pas se réfugier comme Ikari dans un passé fantasmé ou, comme Tsukiko, se réfugier dans des fantasmes et créer une hystérie de masse. En ce sens, Shonen Bat peut-être vu comme une métaphore du craquage ou du suicide, pas étonnant venant d’une œuvre basée à ce point sur son contexte contemporain, le Japon capitaliste.
Il y aurait bien plus à dire sur Paranoïa Agent mais voici ce que ça m’a évoqué ce visionnage des treize épisodes : une ode au réel, non pas une œuvre militante mais dont l’appel à la nuance penche désespérément dans une critique sociale parmi les plus efficaces.
Ma mention : A
n1Décédé prématurément, Satoshi Kon a réalisé cette série ainsi que six long-métrages. Le seul que j’ai vu est Millennium Actress.